2003 – La Libre Essentielle

Publié dans La Libre Essentielle/ Actualité/ février 2003

Des Iraniennes en scène


Les Iraniennes font entendre leur voix: elles recommencent à monter sur scène. Et c’est "une première en République islamique d’Iran". Car le chant, la danse, le théâtre au féminin -et pour un public mixte- étaient interdits depuis 1979. Carnets de route d’une Iranienne de l’exil qui découvre à Téhéran un grand vent de liberté.

La scène se passe à l’opéra de Téhéran, rebaptisé «Salle Vahdat» (salle de L’Union) depuis la révolution de 1979. Je suis accueillie par des ouvreuses en strict vêtement islamique qui me dirigent vers une loge, à côté de l’ex-loge impériale. A ma grande surprise, la salle de 2000 places est remplie de femmes presque toutes dévoilées, le foulard sur les épaules. Du jamais vu! C’est le spectacle de clôture de "Fleur de Jasmin", un Festival de musique de femmes qui en est à sa quatrième édition. La présentatrice s’excuse pour les petites imperfections: les hommes, absents aujourd’hui, sont remplacés par des femmes amateurs qui se chargent tant bien que mal du bon déroulement du programme! Mme. Rakeï remet les prix. Elle porte un foulard et un tchador noir, elle est l’une des nombreuses députées du Parlement qui défend la cause féminine. Ce que la présentatrice doit rappeler pour que le public –d’abord réticent- l’appplaudisse. Maître Ali Djafarian (non-voyant) est le seul homme primé ce soir. Il est évidemment absent de la salle, sa femme recevra le prix à sa place!

Je me souviens de mes jeunes années à Téhéran et je me revois dans cette salle bondée où l’élite de l’Iran impérial parée de vêtements somptueux assistait à la première de l’opéra "Il cavallieri rusticana" monté par des Iraniens. Une lointaine cousine, Soudabeh Tajbaksh, interprétait le rôle principal. Aujourd’hui, le faste est totalement absent. Les temps ont changé, heureusement peut-être, car je vois dans cette salle des femmes qui, à l’époque, n’auraient même pas osé franchir la porte d’un théâtre.

La répétition

Fariba Davoodi est à la fois la fondatrice du festival et une grande chanteuse. Je la rencontre dans son atelier Avaye Mehr, "le chant de la tendresse". A l’est de Téhéran, dans un quartier petit-bourgeois, un appartement de trois pièces fait fonction d’atelier de chant. J’assiste à une répétition. Les élèves sont assises en demi cercle face à Fariba qui à tour de rôle les fait répéter et les corrige au fur et à mesure. Elle a vraiment une voix magnifique. Son père était musicien, elle a commencé à chanter très tôt. Malgré son talent, son but n’est pas d’être chanteuse mais de sauvegarder la tradition du chant. Elle a travaillé auprès des élèves du grand Maître Shadjarian, à qui elle voue une admiration frôlant l’adoration. Elle m’explique qu’il est à la frontière entre le chant "traditionnel" et le chant "moderne", et que son apport est vital au chant iranien.

Je demande aux élèves, âgées de 20 à 45 ans, ce qui, bon sang, peut les inciter à se déplacer dans les embouteillages monstres et à payer pour apprendre à chanter dans un pays où leur voix et leur art sont toujours interdits. Elles sont toutes scolarisées et souvent universitaires, mais leurs motivations sont différentes. L’une apprend le chant pour " se vider"; l’autre aimait la musique pop mais en entendant Fariba, a fondu pour le chant traditionnel; une autre encore veut améliorer une "carrière" de chanteuse bénévole de fêtes féminines, pour transmettre une part de plaisir, tout simplement. Certaines ont dû se battre contre leur famille pour avoir l’autorisation de participer à cet atelier. Je me dis qu’elles ne seraient peut-être pas là si c’était mixte. Fariba m’annonce que son disque en solo sur une musique de film sortira au mois de février. Si les autorités ne changent pas d’avis d’ici-là.

La résistance

Les connaisseurs me recommandent avec insistance Pari Maleki, la première femme à être montée sur scène devant un public mixte, après la Révolution. Je la rencontre donc dans l’appartement de sa fille Tooka dont le livre "Les femmes de la musique iranienne, de la légende à aujourd’hui" a été confisqué quelques mois après sa parution. Comme tous les livres édités en Iran, il avait obtenu l’autorisation du ministère de la Guidance Islamique -entendez, ministère de la Culture. Les raisons de sa confiscation? Un règlement de compte, semble-t-il, entre différentes tendances du gouvernement.

Pari Maleki, la petite cinquantaine, fait partie de cette catégorie de femmes fortes qui maîtrisent à fond leur domaine. Si elle estime le chanteur Shadjarian, elle ne l’adule pas. Mieux: elle se compare à lui! Ne dit-elle pas qu’il a pu profiter de l’absence totale de femmes sur la scène du chant pour acquérir la réputation qu’on lui connaît. Elle est d’ailleurs amère quand elle pense aux musiciens iraniens. "Ils nous ont totalement oubliées. Ils n’ont même pas composé une note pour nous, les chanteuses. Ils ont nié notre existence."

Elle a cette vocation de transmettre les chants et la langue persane aux futures générations. "La meilleure façon de contrer une invasion culturelle étrangère", dit-elle. Issue d’une famille extrêmement croyante et pratiquante, elle découvre le chant vers l’âge de trois ans, par le biais des religieux qui chantaient des rozeh (des textes religieux) dans la maison paternelle. Elle étudie le chant auprès des maîtres tels que Karimi et Nassehpour. Elle fonde alors un groupe de femmes, appelé Khonya. Elles jouent dans des salles privées jusqu’à l’avènement du président Khatami. Désormais, elles peuvent se produire devant un public mixte. Et lorsque Pari Maleki monte sur scène à Téhéran, au Palais de Niavaran, 2.500 personnes viennent l’écouter. Alors se réalise son rêve de petite fille... Si elle a accepté de subir tant d’ennuis ces vingt dernières années, dit-elle enfin, c’est pour résister. "Pour que la voix de la femme ne meure pas."

La mise en scène

Dans l’immense hall d’entrée de la salle de l’Union, Pari Saberi, metteur en scène, répète sa nouvelle pièce de théâtre, "Youssef et Zuleikha", inspirée des personnages bibliques également présents dans le Coran. Elle connaît les limites imposées à sa mise en scène. Quand, après quarante ans, Zuleikha retrouve son bien-aimé Youssef, ils ne se touchent même pas! Car le contact physique entre homme et femme reste interdit, surtout sur scène. Je me dis alors que pour comprendre tous ces interdits, il faut connaître les frontières entre la sphère publique et la sphère privée si importantes dans l’Islam...

La condition de femme n’empêche pas Pari Saberi de diriger une équipe de quarante personnes. "Lorsqu’on a atteint un certain niveau, la question de genre ne se pose plus", dit-elle. En 2000, pour la réouverture du Collisée à Rome, elle a été invitée avec sa troupe à jouer "Antigone" de Sophocle, en persan et à la sauce iranienne. Un véritable succès.

Des instruments de musique accompagnent la pièce, certains morceaux sont joués à la trompette. Quand je lui demande si elle veut ajouter une touche "occidentale", Pari Saberi me répond: "la trompette est utilisée depuis longtemps dans les Taazieh, le théâtre religieux. C’est le son annonciateur d’une mauvaise nouvelle, l’expression d’une douleur profonde". Quel mélange extraordinaire, l’histoire biblique, la poésie très moderne de Sohrab Sepehri, la musique traditionnelle iranienne et le son du jazz universel. Je suis en plein dans cet "entre-deux" que nous vivons tous en ce début du XXIème siècle.

Dorénavant, on laisse les filles faire du théâtre, même avec des garçons, louer des appartements en ville, vivre seules. Mais le code islamique –en tous cas vestimentaire- doit être impérativement respecté. Maryam a 21 ans, elle étudie l’art dramatique à l’université de Tonekabon, une petite ville provinciale à 200 km au nord de Téhéran. Elle me décrit le campus comme un petit coin de paradis. Mais elle préfère retrouver ses amis dans un café à l’extérieur de l’université. "Là au moins, on peut enlever le tchador, fumer une cigarette et bavarder avec les garçons". Ce qui lui a déjà valu d’être arrêtée trois fois. En Iran, le code vestimentaire islamique est décliné sous plusieurs formes, selon les endroits fréquentés. Dans l’administration, les employées doivent porter un long manteau qui va jusqu’aux chevilles et un foulard qui couvre les épaules. Dans les universités, il faut y ajouter par-dessus un tchador, c'est-à-dire un long voile noir couvrant tout le corps. En ville, les femmes portent un manteau couvrant le corps jusqu’aux mollets, un pantalon et sur la tête, un foulard qui aujourd’hui laisse passer quelques mèches de cheveux. Et au théâtre, au cinéma ou à la télévision, le code islamique doit être suivi à la lettre. Une comédienne m’a raconté que c’est difficile de se concentrer sur un rôle tant elle est attentive à cacher ses formes dans ses vêtements et à ne pas laisser un cheveu dépasser de son foulard.

La témérité

Ne dites pas danse mais "Harakate Mozoun" pour "mouvements rythmés". Voilà que le vocabulaire même a été modifié. A nouvelle ère, nouvelle définition!

Farzaneh Kaboli est la seule et unique danseuse à avoir survécu à la vague anti-danse qui sévit en Iran depuis 1979. Elle a connu les difficultés et les humiliations, elle a même goûté aux affres de la prison d’Evin. Mais tout ça, c’est du passé.
Avec l’approbation de quelques bonnes volontés au sein du centre des arts de la scène et du ministère de la Guidance Islamique, elle a réussi à imposer la danse à la faculté des arts dramatiques de l’université féminine Soureh, à Téhéran. Ses classes privées sont connues grâce au bouche-à-oreille. Car pas question de faire de la pub autour des "mouvements rythmés"! Dans son appartement, elle a transformé une pièce en salle de danse, avec barres et miroirs tout autour. Elle y enseigne une danse moderne, proche de celle de Anne Teresa De Keersmaeker, très sobre. Seuls les pieds et les bras bougent; mais j’y retrouve quand même des gestes subtils qui font le charme iranien.

Farzaneh Kaboli croit que «la danse fait partie de nous, on ne peut pas nous l’enlever». Alors elle va dans les régions reculées d’Iran pour recueillir les gestes des danses folkloriques et les inclure ensuite dans ses chorégraphies. Pour l’instant, assidûment, elle en prépare une qu’elle intitulera "Sept côtés". Et elle n’oublie pas de s’autocensurer. Elle connaît les règles du jeu, elle sait quand utliser un mouchoir -tenu de chaque côté par une fille et un garçon pour éviter tout "toucher de main"! J’admire son enthousiasme, sa volonté, sa persévérance. Et je sais que ces femmes-là construisent un Iran d’art, de liberté, de modernité.


Fery Malek-Madani

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